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jeudi 26 septembre 2013

Une œuvre d’art nue



Une œuvre d’art avant son habillage ; avant qu’elle ne soit devenue intelligible. Je pense à une architecture en cours de réalisation. On devine des masses ; on voit des successions de matériaux amassés, isolés, contradictoires ; des signes à la craie sur les parois verticales ; des variations composées de taches d’enduit écrasé d’un même geste répété, précis, modulé ; des câbles sans attaches ; des escaliers couchés ; etc. Une œuvre conçue par l’esprit humain, brute parce qu’en cours d’achèvement, en mouvement.
La phase suivante du chantier consistera à cacher tous les gestes des ouvriers ayant œuvré, toutes leurs astuces, tous leurs traits d’esprit et de craie et les inventions d’ingénierie.
Je reviens du chantier du nouvel équipement culturel de la ville du Mans. Il est actuellement dans cet état poétique, avant de devenir élégant.

Je me suis senti bien plus souvent renversé par les sacs poubelles et les cartons des commerçants, les signes de la DDE et des BTP, les chantiers, les bouleversements urbanistiques que par ce qu’on me donne à regarder dans les galeries d’art et les salons. Les dialogues qui s’instaurent, l’instabilité & la spontanéité des installations, l’énergie humaine qui y est diffusée, les gestes efficaces ; jamais il n’y aura ici de faux-semblants, de fausses maladresses élégantes. On ne vise que le concret. Le regard y est libre, autant que je puisse me sentir libre dans les canaux urbains.

L’aléatoire tout comme l’arbitraire y ont une bonne place.
Les événements plastiques fabriqués de ces matériaux et de ces gestes (arbitraire des nécessités qui y président, aléatoire de la promiscuité urbaine), au même titre que les œuvres d’art/matériaux des histoires de l’art, sont au cœur de ma formation d’être humain et spécialement d’artiste, au cœur de notre civilisation.
Ces deux ensembles de natures différentes se chahutent. L’un est éphémère, spontané, répondant à des critères essentiellement fonctionnels, hygiéniques, économiques, doué d’une sorte de motilité. L’autre est un héritage qu’il faut aller visiter, il n’est pas à portée de main, il n’intéresse et ne préoccupe qu’une petite partie de la population. Il vise la vie de l’esprit, sa liberté, sa construction ; chacun des éléments qui le compose est une hypothèse. La rue et les histoires de l’art sont des réservoirs ouverts.

La rue et les actions qui s’y rapportent n’ont pas valeur d’œuvre d’art (aucun artiste ne revendique la rue et ce qui s’y passe en tant qu’œuvre signée : ce serait un ready-made absolu, d’une rare violence). Le miroir que la rue nous tend est sans médiation, ses effets sont directs. Il renseigne parfaitement de l’homme d’aujourd’hui, de moi aujourd’hui. L’anonymat y règne.

Qu’est-ce que serait une œuvre d’art qui n’aurait eu comme dictionnaire que la rue, ses matériaux, ses gestes – gestes qui tracent, assemblent, équilibrent, lient, détruisent, surfacent, canalisent, retiennent l’attention – ?
Une œuvre définitivement ouverte, indéfinie, au moyens strictement suffisants et nécessaires.

La rue est une manière de désigner un extérieur visible, palpable, abondant dans la diversité possible, la variété des combinaisons, des savoirs mis en œuvre. C’est l’Autre pris de plein fouet, sans louvoiement.

Il y a d’autres microcosmes.
Les gestes du boucher qui ficelle la barde autour d’un rôti sont d’une élégance qui dépassent tout ce que j’ai vue de chorégraphié. Alors le boucher présente le rôti bardé dans sa paume de main, un tiers posé sur l’avant-bras, comme un nouveau-né, attendant le jugement du carnassier, subjugué.

Certaines pages de certains quotidiens nationaux m’arrêtent. La mise en page rectiligne, rouge, noire, blanche, l’impression mate sur du papier fibreux et grisâtre qui absorbe l’encre (le point de trame ne doit pas être graissé pour compenser l’étalement de l’encre), rien ne luit, rien n’éclate, les titres noirs à la typographie massive (de la famille de l’Univers – Linéale ou Grotesque) des appareils d’état où l’œil s’arrête, contrastant avec les articles gris adoptant une typographie souvent utilisée pour faciliter la lecture d’un texte long (Garalde ou Elzévirs, comme le Garamond), où l’œil va pouvoir courir. Aucun centimètre carré de papier n’est exclu des jeux de l’œil du lecteur de journaux. L’odeur acre de l’imprimerie se mêle aux jeux visuels. Plus que lire, je regarde « mon » journal. Dans ce cadre-là, certains photographes renvoient l’actualité peu ragoûtante dont ils doivent rendre compte au rang du mythe, rappelant des univers picturaux, théâtralisés, volontairement ou non. Ces mêmes photographies tirées sur « papier d’art », agrandies parfois démesurément, encadrées, exposées sur les cimaises des galeries changeront de nature et de sens.


Les effets que produisent sur moi certaines mises en pages ne sont pas à proprement parlé « voulus » par les patrons de presse ; le commerçant ne cherche pas à m’émouvoir en entassant ses cartons dans la rue ; quant au boucher, à qui on peut prêter une véritable sensibilité artiste, n’en a pas la volonté. Les intentions sont ailleurs.


Les rues, les bouchers, les journaux, auxquels je peux ajouter les falaises du Pays de Caux, les forêts, un arbre, un syrphe sur une herbe dans son champ, m’exhortent à me fondre dans la vie. J’y suis un étranger, extérieur comme un spectateur qui, tous radars aux aguets, absorbe un monde où il se lit et se découvre dans les moindres replis. Je suis fait des mêmes intentions, des mêmes éléments fondamentaux – organiquement, chimiquement –, j’en ressens tous les mouvements comme si tous avaient été expérimentés dans ma chair même.
Lorsque je flâne je me mets au diapason des lieux que je traverse. Mon attention est intérieure, acceptant les interventions extérieures comme une allumette dans le caniveau. Rien ne vient me troubler. Je suis un environnement.


J’entends à la radio la voix d’Alberto Moravia. Il parle de la possession.. Pour posséder, il faut renoncer à la possession, contempler son amour : « Admettre qu’il y a un autre en dehors de nous . »

Autrement dit : je suis possédé autant que je possède.















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