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mercredi 18 septembre 2013

"La mort ? Moi, je botte en touche"




 « La mort ? Moi, je botte en touche »
La peur du dénouement



Les vertiges inutiles et encombrants me secouaient le soir, comme un rituel au moment où la léthargie s’amorce, où les songes, dans l’indifférenciation progressive des bruits des véhicules motorisés qui sculptent l’espace de la ville m’entourant, comme une symphonie maritime, commencent à m’entreprendre. Après le sursaut terrifiant d’un néant semblant entrevu, comme l’acteur impatient soulève à peine le rideau de scène, tremblant de peur d’être vu et de ne rien voir, je reprenais ma respiration, écoutais encore les vagues urbaines s’évanouir mollement, mon corps à peine sûr d’être là dans le vertige théâtral de l’inexistant, de la mort et du sommeil – panique ritualisée.
J’ai longtemps convoqué dans l’assoupissement ce que je croyais être un échantillon du Néant. Je pensais naïvement me familiariser avec la mort – étendue sans limite, sans forme, virginale.
Le langage sans mots de ma chair vivante, le vertige, sursaut sensationnel, ne donne aucune réponse – comme si je comptais sur l’orgasme pour me donner les clés de la reproduction. Ce vertige fulgurant, qui en soi ne s’associe pas nécessairement à un désagrément, est déceptif (quant à la connaissance escomptée). Ma chair trompe ainsi mon désir de traverser le miroir par une forte giclée substantielle du sentiment d’exister. La chair prend le relais de mon esprit, arrivé à une limite infranchissable.
La mort est une expérience illusoire que je transfère sur l’Autre.
Et chaque soir ce souffle vertigineux me transportait hors de moi, comme s’il fut la seule & véritable preuve tangible de mon existence.

La mort volontaire était ce que je tâtais, ce que je soupesais, à chaque instant. Tout s’arrangeait parfaitement. La fascination pour ce nouvel ordre que je prêtais à ma nouvelle vie n’était, dans ces instants limpides, aucunement morbide. Le spectacle atroce que j’aurais eu à laisser à mes proches entrait dans cet ordre. Mon épuisement, le non-sens, tout enfin semblait s’alléger grâce à cette résolution. C’était une manière, pensai-je alors, d’aller jusqu’au bout de l’aventure ; aventure qui ne demandait qu’une révélation, un aboutissement de toute évidence. L’Angoisse ne s’amenuisait pas, elle trouvait là son épanouissement, une cohérence factuelle, totale. Elle n’était plus néfaste, elle se présentait comme une serrure qu’il fallait dérouiller. La clé, je la détenais, brillante comme une fusée.
La mort n’était plus un obstacle, elle était devenue une alliée formidable.
Les soubresauts vespéraux prenaient des allures d’entraînements.

De la mort je ne connais rien, sinon des représentations aux multiples variations, léguées par mes prédécesseurs, par les traditions funèbres, source de tous mes fantasmes. La mort est un projet qui se réalisera sans ma sacro-sainte volonté.
L’angoisse qui m’enserre à la mort d’un ami, d’un père, est provoquée par la projection de ma propre mort. Je pleure ma disparition au-delà de la disparition de celui que je ne verrai plus, en vrai. Les opérations mentales sont alors vives et multiples, paradoxales ; mes larmes sont des liants – comme on le dit de l’huile de lin en chimie –, les étouffements des soubresauts de la vie qui me meut, veut poursuivre et poursuivra. Je ne suis pas mort à la suite de mes chers défunts.

Dans cette expérience-là, dans cette mise à nu nécessaire, mon face à face sans pudeur, je me débarrasse d’une partie de ce que je crois qui agit à ma place. Je m’épluche. J’assainis par le vide. Je nomme cette part dans laquelle je veux tailler pour survivre/poursuivre paisiblement : « Occident » – territoire imaginaire dessiné à la règle sur des cartes, où l’on sacrifie au cutter des êtres vivants. Je pourrai la nommer Inconscient – une sorte de puanteur scabreuse qui mythifie encore davantage la prestigieuse personnalité. Il y a une entreprise de marketing moral qui institue l’idée que le moi est un vice, que toutes les éminences grises semblent créditer. L’Occident et l’Inconscient m’apparaissent aujourd’hui comme deux allégories agissantes, manifestant la puissance active des symboles sur notre monde matériel.

L’esprit construit des réseaux de survie, un gribouillage topologique, avec lesquels nous pouvons voyager dans notre chambre, immobiles. Mes sens me renvoyaient avec exactitude la nécessité de ne rien faire. Je ne cherchais à valider que les actes réflexes – respirer (entraînant son cortège d’odeurs et de parfums), soulever les paupières (lumières, ombres, espaces me pénétrant), dormir (laissant se former rêves et méditations),…–, tous actes vitaux, où la volonté ne semble pas agir.

« Comme si ce n’était pas moi qui agissais. » Cette phrase, si souvent entendue, dit clairement le trouble que je ressens. Qui agit ? Ou plutôt : Quoi agit ? Comment s’opèrent les choix ? Comment se structure ma pensée pour que tel acte se produise, parfois à mon encontre, et non tel autre… ? La conformité pesante que l’on exige de moi est une gangue de laquelle je dois m’extraire.
J’accepte ma mort qui s’élabore sans moi & en moi – processus d’une métamorphose, qu’on ne peut décrire que cliniquement. Ma mort appartient au futur qui n’existe pas.

J’accepte ce processus de métamorphose qui apparaît par à-coups, par flots incompréhensibles, inconnus de moi, d’un moi qui se regarde et vomit une identité qui lui semble déjà usurpée. Mes goûts et mes dégoûts sont des passerelles entre moi et ce qui me modèle.
Cette phase-ci a débuté il y a une dizaine d’années, le jour où j’ai renoncé à des principes moraux au profit de leur contraire, le jour où « j’ai changé de vie » matérielle. J’avais ouvert une porte sur une partie du monde que je ne connaissais pas, que je honnissais candidement depuis des lustres, comme Adam la pomme.
L’Angoisse tapie, oubliée, enfouie, permutée, s’est réveillée d’un bloc, neuve, précise, cinglante, furieuse, enveloppante, efficace comme un tigre. J’y ai reconnue une angoisse de l’enfance, fondatrice. (Je croisais soigneusement mes bras sur la poitrine, je fermais les yeux, je me regardais mourir. Au moment où mes lèvres allaient effleurer la joue de mon père, je me réveillais persuadé d’y réussir mieux la prochaine fois.)

Après avoir épuisé les assommants sommeils artificiels – où des camarades interchangeables deviennent acceptables par l’habitude des consommations communes, nos conversations en boucle, invariablement identiques, qui se perdaient dans les consciences ruinées de chacun – la solitude s’est imposée. Cette illusion de vie sociale s’est dissoute d’elle-même, faute de matière. Certains divertissements me conduisent inexorablement à la perte de la faculté essentielle d’être humain : le doute.

La solitude faisait ma nouvelle identité, mon nouvel habit de citadin. Toutes les joies et plaisirs que je connaissais s’en sont allés à vau-l’eau. J’avais perdu tous mes moyens. De vieux réflexes demeuraient, vains. Ma personnalité – c’est à dire mon moi social, illusoire, permis, vaniteux, capricieux – devenait importable, comme une rivière de diamants.
J’en ai perdu jusqu’à ma foi en l’Art.
L’Art s’est révélé ennemi de ma souveraineté. Ce refuge de mon existence se délitait dans le non-sens – transi d’amour je me réveillais enlacé dans les bras putrides de mon propre cadavre symbolique.

Je restitue une part infime de mon ignorance. L’ignorance est une terre fertile, un territoire qui m’appartient en propre.

La thésaurisation des connaissances est illusoire. La peur de la vérité qui arracherait l’illusion comme une adhérence néfaste à un organe sain, la peur d’un dénouement possible, la peur d’une métamorphose radicale m’ont fait trembler jusqu’à la nausée, jusqu’à la perte de volonté, jusqu’à l’assoupissement. La Liberté eut été comme trop forte. Il y a une similitude entre la nausée et les larmes (en flots continue) : l’esprit délègue, abandonne sa part de raisonnement à la chair. La chair, dans son expression irrépressible, me rappelle à l’ordre, à ma souveraineté animal – la chair éruptive.
À ces peurs de soi, à ces peurs intérieures, à cette peur fondamentale de ne plus se reconnaître, de ne plus se connaître, de ne plus comprendre ses propres visons du monde s’ajoute la peur de devenir méconnaissable, inintelligible, étranger chez soi – une altérité incongrue.

Les changements sont visibles dans les schémas intérieurs bouleversés, rendus souvent illisibles. Les moindres actes de la vie ménagère deviennent objets d’analyse, comme s’ils étaient observés par un nouveau venu tatillon. Je ne me demande plus le sens de mes actes. Ils se réduisent peu à peu et tentent d’induire tous – ou du moins la majorité restante, certains m’échappent encore – un plaisir actuel, le plaisir du présent rendu palpable. La quête est là : ne pas échapper au présent si je ne peux échapper à la mort…
…une manière de « botter en touche ».

J’image mon existence, mon dégoût des pouvoirs.

A.L.



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