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vendredi 6 septembre 2013

Des capriccios de Paul Rogers à mes caprices numériques




Des capriccios de Paul Rogers
à mes caprices numériques



Arbitraire devient péjoratif dans la langue courante : « qui procède du caprice, du bon plaisir », jusqu’à devenir voisin de despotique ou de tyrannique (en parlant d’une décision).

Considéré négativement par l’idéologie classique (1690), le caprice est valorisé à l’époque romantique qui remet à l’honneur l’acception esthétique du mot entendu comme « œuvre d’art inspirée par le génie et s’écartant des règles ordinaires », idée qui était déjà au cœur de l’art baroque (XVIe-XVIIe s.) et qui commande des termes d’art comme arabesque, grotesque, baroque. La forme italienne a été reprise telle quelle dans le domaine musical où capriccio n.m. (vers 1800) désigne une pièce de fantaisie, et parfois d’inspiration folklorique (le Capriccio italien de Tchaïkovski).

Dictionnaire historique de la langue française Le Robert



À l’absence de commande, à l’absence de destination de mes travaux, à l’absence d’un sujet extérieur (étranger) à mes préoccupations répond le « caprice ».
Tout se passe donc entre moi et le petit carnet de croquis et l’appareil photo et le labo où tout ceci s’assemble, se noue, se lie et s’accommode plus ou moins bien de cette promiscuité contre nature.
Mon travail procède de la pulsion, du flot, est un écho des pulsations qui me fondent, instant après instant ; il ne doit en rien déranger les ordres qui me dépassent – une libellule qui se repose sur une bouteille d’huile, flottant mollement dans l’eau chargée.
Je me souviens de l’émotion qui m’imprégnait lors d’un concert du contre-bassiste Paul Rogers. Sa musique ne dérangeait rien de l’ordre intime de mes pensées – des marées intérieures – flux et reflux. Une pulsation forcément éphémère de l’existence joyeuse, imbécile, intense, m’emplissait avec légèreté. Rogers jouait les yeux fermés. Lorsque l’archet frottait les sept cordes de sa contre-basse Les Voix humaines (Sainte-Colombe) emplissaient le petit bar du Mans, telles des revenants.
Pulsion du jour, fraîche et toute neuve – la vague vient frapper de toute sa force le sable mouillé, battu sans interruption, dans un vacarme unique.
Dessinant hier je me sentis empli  ̶  ma vie s’était réduite, ratatinée, laissant un espace neuf et vacant. Je parle de ce que l’on nomme « la vie intérieure », la vie de l’esprit, les mots qui trébuchent, les images mentales qui surgissent – de la vie poétique, de la vie de l’animal.
Les symboles doublent notre vision. Ils imposent une aura à l’objet qu’ils ont investi, qui leur sert de véhicule. Ils le chargent d’une fonction fondamentale dans l’ordre du monde.
La vision du monde dans laquelle je me meus s’organise au rythme de mes organes.  Les symboles me plongent dans une réalité verticale, excavée d’une très ancienne histoire sans parole.
La musique libre et improvisée de Paul Rogers, ce soir-là, était une potion poétique. Elle résonnait avec le monde sensible et celui verticalement enfoui, sans heurts. Elle était en connivence avec le flux artériel qui m’inonde et me berce.






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