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vendredi 11 juillet 2008

Shitao,vague de pierre

Un voyage à l'île de La Réunion - Mai 2008 - Photographie

"En Chine ancienne, on appelait Vague de pierre la montagne. Vague de pierre se disait shitao."
Pascal Quignard - Chapitre LXXXIV - Sordidissimes


Shitao,vague de pierre


Préface

Durant mon premier voyage à l’île de la Réunion, en mai 2002, je n’avais vu « que » l’Océan Indien. Ce nom lu sur une carte géographique m’avait renversé. Vous m’en auriez parlé six mois avant, je n’aurais pas su le situer, encore moins cette petite île volcanique, à deux doigts de Madagascar ! Je suis casanier, de fait, de force.

Un caillou posé là, moi dessus avec ma compagne, grosse de notre premier enfant. J’y ai vu les lagons bleus, forcément bleus. Mis un pied dedans, à cause du nom de l’océan, de l’eau jusqu’au mollet. Derrière la barrière de corail, de menaçants requins invisibles. Sur la plage bordée de palmiers, des coraux morts « enguirlandent » le sable. Quelques roches volcaniques rappellent à nos bons souvenirs le piton de la Fournaise vomissant sa lave dans l’Océan Indien, sud-est de l’île.

Chez des amis chinois de la famille de ma compagne j’entends parler des fêtes indiennes bruyantes et colorées, odorantes et rouquines de St.-Pierre. Je me mets à rêver devant mon assiette. Mon deuxième voyage à la Réunion commença à se préparer là.

Mai 2008 : ma compagne grosse de notre deuxième enfant et notre fils, nous nous rendons à l’Entre-Deux où demeurent ses père, mère et frère.

Entre temps j’apprends que l’île, cône baroque, chaotique, s’élève jusqu’à 3000 mètres et plonge d’autant dans l’eau. Le vertige me prend. Énorme.

J’imagine le calme noir, glacé, paisible et silencieux des grands fonds qui nous entourent. L’épaisseur immobile de toute cette eau m’angoisse au plus profond, m’anesthésie, m’investit. Seule la surface semble avoir le pouvoir de s’agiter, violente et toute de douceur : des squelettes d’oursins, encore hérissés de leurs piques, sont roulés intacts sur la plage, côtoyant de lourds coraux et galets. Mouvements de l’eau bruyants, violents et fascinants de délicatesse.

Je me tourne vers l’intérieur : le sable, les villes, les cultures intensives de cannes à sucre, la montagne.

Mon appareil photographique ne me quittera pas.

Les montagnes – les pics, les pitons – sont effilés comme une dentition conforme à l’alimentation d’un omnivore – dents de cochon. On les dirait poreuses, comme recouvertes de mousse.

Je me suis attaché à l’une de ces dents, étirée, allant mollement vers des fonds invisibles. Sa forme générale – disons le rythme de sa structure – a quelque chose de rassurant, d’apaisant. Son mouvement lent, que l’on sent venir de sa masse globale, comme un écrasement qui l’oblige à aller de l’avant, évoque une danse archaïque, support à tous les dépassements, à toutes les méditations. De profil : présentation d’un dos reptilien retenant jusqu’aux derniers instants crépusculaires une tache oblongue de soleil, en bas de son flanc.

La lourde sérénité de la matière ; les épousailles de la terre du centre et de la lumière solaire.

Elle domine la ville de l’Entre-Deux. On s’en approche par la route du Bras-Long.

Shitao. Je suis une cave sans paroi.

La chambre noire est un refuge. Elle me contient.

Je deviens un œil électronique. Je n’anticipe rien de chacune des photographies que j’ai pu prendre. Ça ! Maintenant !

« Dès l’instant que l’on prête une attention soutenue à toute chose, souvent un simple brin d’herbe, tout devient un monde en soi, mystérieux, imposant, indiciblement magnifié. Presque un monde " méconnaissable ". » H. Miller dans Tropique du cancer est un œil monstrueux. Le hasard – la part de nos actes que l’on perçoit comme étant involontaire – est prégnant dans mon travail. Le hasard est aimé, recherché, épousé s’il le souhaite.

W. Allen voulait se réincarner en éponge.

L’objectif macro-photographique est l’outil qui me permet d’atteindre au plus près ce que je tente de « toucher ». Mes photographies, du moins en ai-je le sentiment, usent à satiété de la synecdoque. Un pli de corail me parla plus de Gaudi qu’une longue dissection acrobatique de son œuvre. Les motifs affolants de ces mêmes coraux me transportèrent illico dans les ateliers d’imprimerie de tissus japonais.

Reconnaître ce que je suis dans ce que je vois.

Cette île de la Réunion (baptisée ainsi sous la Révolution française, le nom de Bourbon devant être effacé) me fit entrevoir mon Japon, ma terre imaginaire d’élection. Peu de temps avant ce voyage je vivais au rythme des 53 relais du Tôkaïdô de Hiroshige (1797-1858). Les descentes que nous fîmes du cirque de Cilaos et de l’Enclos me laissèrent sans voix. Alléluia !

Le Formica Leo, cratère secondaire du Dolomieu apparu lors d’une irruption en 1753 (C’est le Réunionnais Hubert Joseph qui lui donna son nom au XIXè siècle), est un petit cône roux d’une facture classique, douce, sans aucun tourment. Les gens s’y placent et s’y meuvent comme sur une scène de théâtre vouée à la danse. Le photographe y croit halluciner tant les fourmis se laissent chorégraphier à loisir, sans cesse, par la géométrie du lieu, parfaite pour cet exercice. Le lion dort.

A dix-huit heures la nuit dégringole lourdement. Les nuages laiteux s’acoquinent aux pitons, glissent vers les vallées, remontent et s évaporent en filaments – chevelure de sucre à la crème. Sourires des Bouddhas repus de sexe. Papier humide. Silence.

Dès la nuit s’approchant, les caméléons – ô merveilleux compagnons, que voyez-vous ? me voyez-vous ? – sont d’invisibles créatures. Ils sont les gemmes vénérables parmi les fleurs et les fruits du jardin. Lents et pathétiques danseurs.

(L’œil électronique était à dix centimètres du visage du caméléon mâle. Une goutte d’eau suivait le plat de son front. Un de ses yeux coniques visait intensément l’objectif photographique. D’un geste fulgurant, repoussant les mâles concurrents, dans un souffle silencieux, il me montra l’intérieur de sa gueule, losange noir. Puis il se remit aussi rapidement à sa méditation. Je restai figé – je ne sais combien de temps – heureux. Je marmonnai de rapides excuses et revins le lendemain tenter une nouvelle mais courte séance de portrait. Ici, on nomme caméléon « endormi ».)

Alors que la maisonnée s’endormait, je fumais seul une cigarette le nez levé vers le ciel noir. Parfois des nuages solitaires s’illuminaient sourdement des rayons de lune. La musique était douce et hypnotique. Les grillons émettaient un chant cadencé ponctué par quelques rongeurs à la tessiture suraiguë. Le jardin qui entoure la maison est un refuge pour objets de toutes sortes : camion et cage à oiseau, gants de caoutchouc et tuyaux bleus, cocos et guitare, bidon et gants de boxe… Un ami m’apprit la mort de Rauschenberg par courriel. Son beau était au jardin, là. Junk.

Au sous-sol, un pilier flanqué d’un miroir. Je m’y réfléchis – comme les arbres fruitiers derrière moi, la voiture à ma droite, les objets hétéroclites à ma gauche. Autoportraits ou portraits de Rauschenberg.
Case de taule.

Transformer tout le jour. La rage de construire qui possède l’homme est tangible sur cette île. Paysages balafrés, failles béantes, béquilles de béton gigantesques, ponts fabuleux entre deux montagnes, parois de roche verticales maintenues par des cottes de mailles géantes, jeux de démiurges enfantins. Où que mon regard se porte, une énergie folle, démesurée, m’écrase, me concasse en retour.

L’homme, excluant du règne du vivant le minéral, cherche à se hausser, à s’exclure. Il s’aime en marginal ; dandy extravagant missionné par des dieux ; rage divine ; fuir Eden.

Rien dans cette île, durant ce voyage, ne m’a paru saugrenu. Pas le moindre indice de comique. Que du convenu, que de l’intime.

Durant le travail de traitement des images, je me suis attaché à transcrire sincèrement le souvenir de l’instant de la prise de vue : deuxième temps du geste photographique.

Ce n’est ni la géographie ni le mouvement qui décide du voyage, qui détermine entièrement sa nature. Je ne suis pas tout à fait ici.

Au Mans,
le 24 juin 2008.

ALAIN LELIEPVRE

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